Pourquoi le futur n'a pas besoin de nous...3

Publié le par révolte

Et, franchement, je ne voyais pas l’ombre d’un robot nulle part. Ni ici ni à proximité.
Reste qu’au début des années 80, j’étais submergé. Les versions Unix connaissaient un grand succès, et bientôt, ce qui était au départ un petit projet personnel a trouvé son financement et s’est doté d’effectifs. Cependant, comme toujours à Berkeley, le problème était moins l’argent que les mètres carrés. Compte tenu de l’envergure du projet et des effectifs requis, l’espace manquait. C’est pourquoi lorsque sont apparus les autres membres fondateurs de Sun Microsystems, j’ai sauté sur l’occasion d’unir nos forces. Chez Sun, les journées interminables ont été le quotidien jusqu’aux premières générations de stations de travail et de PC, et j’ai eu le plaisir de participer à l’élaboration de technologies de pointe dans le domaine des microprocesseurs et des technologies Internet telles que Java et Jini.
Tout cela, il me semble, le laisse clairement apparaître : je ne suis pas un « luddiste ». Bien au contraire. J’ai toujours tenu la quête de vérité scientifique dans la plus haute estime, et toujours été intimement convaincu de la capacité de la grande ingénierie à engendrer le progrès matériel. La révolution industrielle a amélioré notre vie à tous de façon extraordinaire au cours des deux derniers siècles, et, concernant ma carrière, mon vœu a toujours été de produire des solutions utiles à des problèmes réels, en les gérant un par un.
Je n’ai pas été déçu. Mon travail a eu des répercussions proprement inespérées, et l’utilisation à grande échelle qui en a été faite a, de surcroît, dépassé mes rêves les plus fous. Voilà maintenant vingt ans que je me creuse la tête pour fabriquer des ordinateurs suffisamment fiables à mes yeux (on est encore loin du compte), et pour tenter d’en accroître le confort d’utilisation (un objectif encore plus loin d’être réalisé à ce jour). Reste que, si certains progrès ont été accomplis, les problèmes qui subsistent semblent plus décourageants encore.
Toutefois, si j’avais conscience des dilemmes moraux liés aux conséquences de certaines technologies dans des domaines comme la recherche en armements, loin de moi l’idée qu’ils pourraient un jour surgir dans mon propre secteur. Ou, en tout cas, pas si prématurément.

Happé dans le vortex d’une transformation, sans doute est-il toujours difficile d’entrevoir le réel impact des choses. Que ce soit dans le domaine des sciences ou celui des technologies, l’incapacité à saisir les conséquences de leurs inventions semble un défaut largement répandu parmi les chercheurs, tout à l’ivresse de la découverte et de l’innovation. Inhérent à la quête scientifique, le désir naturel de savoir brûle en nous depuis si longtemps que nous négligeons de marquer une pause pour prendre acte de ceci : le progrès à l’origine de technologies toujours plus innovantes et toujours plus puissantes peut nous échapper et déclencher un processus autonome.
J’ai réalisé depuis bien longtemps que ce n’est ni au travail des chercheurs en informatique, ni à celui des concepteurs d’ordinateurs ou des ingénieurs que l’on doit les avancées significatives dans le domaine des technologies de l’information, mais à celui des chercheurs en physique. Au début des années 80, les physiciens Stephen Wolfram et Brosl Hasslacher m’ont initié à la théorie du chaos et aux systèmes non linéaires. Au cours des années 90, des conversations avec Danny Hillis, le biologiste Stuart Kauffman, le Prix Nobel de physique Murray Gell-Mann et d’autres m’ont permis de découvrir des systèmes complexes. Plus récemment, Hasslacher et Mark Reed, ingénieur et physicien des puces, m’ont éclairé sur les possibilités extraordinaires de l’électronique moléculaire.
Dans le cadre de mon propre travail, étant le concepteur associé de trois architectures de microprocesseurs - Sparc, PicoJava et MAJC - et, en outre, de plusieurs de leurs implémentations, je bénéficie d’une place de choix pour vérifier, personnellement et sans relâche, le bien-fondé de la loi de Moore. Des décennies durant, cette loi nous a permis d’estimer avec précision le taux exponentiel de perfectionnement des technologies en matière de semi-conducteurs. Jusqu’à l’année dernière, j’avais la conviction que vers 2010 environ, certaines limites finiraient par être physiquement atteintes et que, par le fait, ce taux de croissance chuterait. A mes yeux, aucun signal n’indiquait clairement qu’une technologie nouvelle apparaîtrait suffisamment tôt pour maintenir une cadence soutenue.
Mais du fait des récents progrès, saisissants et rapides, dans le domaine de l’électronique moléculaire - où des atomes et des molécules isolés remplacent les transistors lithographiés -, ainsi que dans le secteur des technologies à l’échelle « nano » qui s’y rattachent, tout indique que nous devrions maintenir ou accroître le taux de croissance annoncé par la loi de Moore pendant encore trente ans. C’est ainsi qu’à l’horizon 2030, nous devrions être en mesure de produire, en quantité, des unités un million de fois plus puissantes que les ordinateurs personnels d’aujourd’hui. En clair, suffisamment puissantes pour réaliser les rêves de Kurzweil et de Moravec.
La combinaison de cette formidable puissance informatique, d’une part aux progrès réalisés en matière de manipulation dans le domaine des sciences physiques, d’autre part aux récentes découvertes cruciales dans celui de la génétique, aura pour conséquence de libérer une déferlante dont le pouvoir de transformation est phénoménal. Ces cumuls permettent d’envisager une complète redistribution des cartes, pour le meilleur ou pour le pire. Les processus de duplication et de développement, jusqu’alors circonscrits au monde physique, sont aujourd’hui à la portée de l’homme.
En créant des logiciels et des microprocesseurs, je n’ai jamais eu le sentiment de développer une seule machine « intelligente ». Compte tenu de la grande fragilité du software comme du hardware et des capacités de « réflexion » clairement nulles que montre une machine, j’ai toujours renvoyé cela à un futur très éloigné - même en temps que simple possibilité.
Mais aujourd’hui, dans la perspective d’une puissance informatique rattrapant celle des capacités humaines à l’horizon 2030, je sens poindre une idée nouvelle : celle que, peut-être, je travaille à l’élaboration d’outils capables de produire une technologie qui pourrait se substituer à notre espèce. Sur ce point, quel est mon sentiment ? Celui d’un profond malaise. M’étant battu tout au long de ma carrière pour fabriquer des logiciels fiables, l’éventualité d’un futur nettement moins rose que certains voudraient l’imaginer m’apparaît aujourd’hui plus que probable. Si j’en crois mon expérience personnelle, nous avons tendance à surestimer nos capacités de concepteurs.
Etant donné la puissance redoutable de ces nouvelles technologies, ne devrions-nous pas nous interroger sur les meilleurs moyens de coexister avec elles ? Et si, à terme, leur développement peut ou doit sonner le glas de notre espèce, ne devrions-nous pas avancer avec la plus grande prudence ?

Le rêve de la robotique est, premièrement, de parvenir à ce que des machines « intelligentes » fassent le travail à notre place, de sorte que, renouant avec l’Eden perdu, nous puissions vivre une vie d’oisiveté. Reste que dans sa version à lui,Darwin Among the Machines, George Dyson nous met en garde : « Dans le jeu de la vie et de l’évolution, trois joueurs sont assis à la table : l’être humain, la nature et les machines. Je me range clairement du côté de la nature. Mais la nature, j’en ai peur, est du côté des machines. » On l’a vu, Moravec le rejoint sur ce point, puisqu’il se déclare convaincu de nos minces chances de survie en cas de rencontre avec l’espèce supérieure des robots.
A quel horizon un robot « intelligent » de ce type pourrait-il voir le jour ? Le bond en avant prochain des capacités informatiques laisse à penser que ce pourrait être en 2030. Or, une fois un premier robot intelligent mis au point, il ne reste à franchir qu’un petit pas pour en créer une espèce toute entière, autrement dit pour créer un robot intelligent capable de se dupliquer, de fabriquer des copies élaborées de lui-même.
Un deuxième rêve de la robotique veut que peu à peu, notre technologie robotique va se substituer à nous, et que, grâce au transfert de la conscience, nous accéderons à la quasi-immortalité. C’est précisément à ce processus que, selon Danny Hillis, nous allons nous habituer, et c’est celui-là également qu’expose en détail et avec distinction Ray Kurzweil dans 
The Age of Spiritual Machines (on commence à le voir avec l’implantation dans le corps humain de dispositifs informatiques, comme en atteste la couverture de Wired 8.02. 
Mais si nous devenons des extensions de nos technologies, quelles sont nos chances de rester nous-mêmes et, même, de rester des êtres humains ? Il me semble plus qu’évident qu’une existence de robot serait sans commune mesure avec une existence d’être humain au sens auquel nous l’entendons, quel qu’il soit, qu’en aucun cas les robots ne seraient nos enfants, et que, sur cette voie-là, notre humanité pourrait bien se perdre.
Le génie génétique promet de révolutionner l’agriculture en combinant l’accroissement des récoltes à la réduction de l’usage des pesticides ; de créer des dizaines de milliers d’espèces inédites de bactéries, plantes, virus, et animaux ; de remplacer, ou du moins de compléter, la reproduction par le clonage ; de produire des remèdes à d’innombrables maladies ; d’augmenter notre espérance de vie et notre qualité de vie ; et beaucoup, beaucoup d’autres choses encore. Aujourd’hui, nous en avons parfaitement conscience : ces profonds changements dans le domaine des sciences de la biologie vont intervenir incessamment, et vont mettre en question toutes les notions que nous avons de la vie.
Des technologies comme le clonage humain, en particulier, nous ont sensibilisés aux questions fondamentales d’éthique et de morale qui se posent. Mettre le génie génétique au service d’une restructuration du genre humain en plusieurs espèces distinctes et inégales, par exemple, mettrait en péril la notion d’égalité, elle-même composante essentielle de notre démocratie.
Compte tenu de la puissance formidable que recèle le génie génétique, rien d’étonnant à ce que des questions fondamentales de sécurité en limitent l’usage. Mon ami[e] Amory Lovins a récemment signé, en collaboration avec Hunter Lovins, un éditorial qui fournit un point de vue écologique sur un certain nombre de ces dangers. Au nombre de leurs préoccupations figure celle « 
que la nouvelle botanique aligne le développement des plantes sur leur prospérité, non plus au regard de l’évolution, mais du point de vue de la rentabilité économique » (voir A Tale of Two Botanies, p.247). Amory Lovins travaille depuis longtemps sur le rapport énergie/ressources en étudiant les systèmes créés par l’homme selon la méthode dite whole-system view, une approche globale qui permet souvent de trouver des solutions simples et intelligentes à des problèmes qui, examinés sous un angle différent, peuvent apparaître délicats. En l’occurrence, cette méthode se révèle également concluante.
Quelque temps près avoir lu l’éditorial des Lovins, j’ai relevé, dans l’édition du 19 novembre 1999 du 
New York Times, un billet traitant des organismes génétiquement modifiés dans l’agriculture, signé Gregg Easterbrook sous le titre « Nourriture du futur : Un jour, de la vitamine A intégrée dans votre grain de riz. Sauf en cas de victoire des luddistes ».
Amory et Hunter Lovins seraient-ils des « luddistes » ? A l’évidence, non. Nul ne doute, j’imagine, des possibles bienfaits du 
golden rice, avec sa vitamine A intégrée, dans la mesure où on le développe dans le respect des potentiels dangers découlant du franchissement des barrières entre espèces.
Comme en atteste l’éditorial des Lovins, la vigilance face aux dangers inhérents au génie génétique commence à se renforcer. Dans une très large mesure, la population a connaissance des aliments à base d’organismes génétiquement modifiés et éprouve un malaise devant ceux-ci ; elle semble opposée à l’idée de leur circulation sans étiquetage adéquat.
Mais le génie génétique a déjà parcouru beaucoup de chemin. Comme le soulignent les Lovins, l’USDA a déjà avalisé la mise en vente illimitée d’une cinquantaine de produits agricoles génétiquement modifiés. C’est ainsi qu’aujourd’hui, plus de la moitié du soja ainsi qu’un tiers du maïs mondial contiennent des gènes transférés, issus d’un croisement avec d’autres formes de vie.
Si, dans ce contexte, les enjeux de taille ne manquent pas, ma principale crainte dans le domaine du génie génétique est plus ciblée : celle que cette technologie puisse donner le pouvoir de déclencher une « peste blanche » - militairement, accidentellement ou par un acte terroriste délibéré.
Les maintes merveilles des « nanotechnologies » ont, à l’origine, été imaginées par le prix Nobel de physique Richard Feynman, dans un discours qu’il a tenu en 1959, publié par la suite sous le titre « There’s plenty of room at the bottom ». Au milieu des années 80, un livre m’a fait forte impression : il s’agit d’
Engines of Creation, d’Eric Drexler. Dans cet ouvrage, l’auteur décrit en termes vibrants comment la manipulation de la matière au niveau de l’atome pourrait permettre de bâtir un futur utopique de profusion de biens matériels, dans lequel chaque chose ou presque pourrait être produite à un coût dérisoire, et où, grâce aux nanotechnologies et aux intelligences artificielles, quasiment n’importe quelle maladie ou problème physique pourrait être résolu.
Dans la foulée, un livre, cette fois cosigné par Drexler sous le titre 
Unbounding the Future : The Nanotechnology Revolution, imaginait certains des changements susceptibles d’intervenir dans un monde doté d’« assembleurs » à l’échelle moléculaire. Grâce à ces micromonteurs, et pour des prix incroyablement bas, il devenait possible de produire de l’énergie solaire, de renforcer les capacités du système immunitaire pour soigner les maladies, du cancer au simple rhume, de nettoyer l’environnement de fond en comble, ou de mettre sur le marché des superordinateurs de poche à des prix dérisoires. Concrètement, ces assembleurs avaient la capacité de produire en série n’importe quel produit pour un prix n’excédant pas celui du bois, de rendre les voyages dans l’espace plus abordables que les croisières transocéaniques ne le sont aujourd’hui, ou encore de rétablir des espèces disparues.
Je me souviens de l’impression favorable que la lecture d’
Engines of Creation m’a laissée vis-à-vis des nanotechnologies. En refermant ce livre, l’homme de technologie que je suis a été gagné par un sentiment de paix, en ce sens qu’elles laissaient augurer d’un progrès phénoménal. Ce progrès était non seulement possible, mais peut-être même inéluctable. Si les nanotechnologies étaient notre futur, alors trouver, là, tout de suite, une solution à la multitude de problèmes qui se posaient à moi ne revêtait plus le même caractère d’urgence. J’en viendrais au futur utopique de Drexler en temps et en heure : tant qu’à faire, autant profiter un peu de la vie, ici et maintenant. Compte tenu de sa vision, travailler sans relâche de jour comme de nuit n’avait plus guère de sens.
La vision de Drexler a également été pour moi une source de franches rigolades. Je me suis surpris plus d’une fois à vanter à ceux qui n’en avaient jamais entendu parler les vertus extraordinaires des nanotechnologies. Après les avoir émoustillés avec les descriptions de Drexler, je leur assignais une petite mission de mon cru : « 
En recourant aux méthodes des nanotechnologies, produisez un vampire. Pour marquer des points supplémentaires, créez l’antidote. »
Les merveilles en question portaient en elles de réels dangers, et ces dangers, j’en avais une conscience aiguë. Comme je l’ai affirmé en 1989 lors d’une conférence [
], « nous ne pouvons nous borner à notre discipline sans prendre en considération ces questions éthiques ».

Mais les conversations que j’ai eues par la suite avec des physiciens m’en ont convaincu : selon toute vraisemblance, les nanotechnologies resteraient un rêve - ou, en tout cas, elles ne risquaient pas d’être opérationnelles de sitôt. Peu de temps après, je suis parti m’installer dans le Colorado, où j’avais monté une équipe de conception de hautes technologies, avant que mon intérêt ne se porte sur des logiciels destinés à l’Internet, prioritairement sur des idées qui allaient devenir le langage Java et le protocole Jini.
Et puis, l’été dernier, Brosl Hasslacher me l’a annoncé : l’électronique moléculaire à l’échelle « nano » était devenue réalité. Cette fois-ci, on pouvait vraiment parler de coup de théâtre - en tout cas, pour moi, mais pour beaucoup d’autres également, je crois -, et cette information a radicalement fait basculer mon point de vue au sujet des nanotechnologies. Elle m’a renvoyé à Engines of Creation. Me replongeant dans le travail de Drexler plus dix ans après, j’ai été consterné du peu de cas que j’avais fait d’une très longue section du livre intitulée « Espérances et périls », où figurait notamment un débat autour du thème des nanotechnologies comme potentiels « engins de destruction ».
De fait, en relisant aujourd’hui ces mises en garde, je suis frappé de l’apparente naïveté de Drexler dans certaines de ses propositions préventives ; j’estime aujourd’hui les risques infiniment plus graves que lui-même à l’époque dans cet ouvrage (Drexler, ayant anticipé et exposé maints problèmes techniques et politiques liés aux nanotechnologies, a lancé le Foresight Institute à la fin des années 80, pour aider la société à se préparer aux technologies de pointe - en particulier, les nanotechnologies).
Selon toutes probabilités, la découverte capitale devant mener aux assembleurs interviendra dans les vingt prochaines années. L’électronique moléculaire, domaine le plus récent des nanotechnologies, où des molécules isolées constituent des éléments du circuit, devrait rapidement progresser et générer de colossaux bénéfices au cours de la décennie à venir, déclenchant ainsi un investissement massif et croissant dans toutes les nanotechnologies.
Hélas, comme pour la technologie du nucléaire, l’usage des nanotechnologies à des fins de destruction est significativement plus aisé que son usage à des fins constructives. Celles-ci ont des applications militaires et terroristes très claires. Au surplus, il n’est pas nécessaire d’être animé de pulsions suicidaires pour libérer un « nanodispositif » de destruction massive : sa vocation peut être la destruction sélective, avec pour seule cible, par exemple, une zone géographique précise ou un groupe d’individus génétiquement distincts.
L’une des conséquences immédiates du commerce faustien donnant accès à l’immense pouvoir que confèrent les nanotechnologies, c’est la menace redoutable qu’elles font peser sur nous : celle d’une possible destruction de la biosphère, indispensable à toute vie.

Drexler l’expose dans les termes suivants :

« Des “plantes” à “feuilles” guère plus efficaces que nos capteurs solaires actuels pourraient vaincre les plantes réelles et envahir la biosphère d’un feuillage noncomestible. Des “bactéries” omnivores résistantes pourraient vaincre les vraies bactéries, se disséminer dans l’air comme du pollen, se reproduire rapidement, et, en l’espace de quelques jours, réduire à néant la biosphère. Des “réplicateurs” dangereux pourraient aisément s’avérer trop résistants, trop petits et trop prompts à se reproduire pour être stoppés - en tout cas, si nous ne prenons pas les devants. Nous avons déjà bien du mal à maîtriser les virus et les drosophiles. Cette menace, les experts en nanotechnologies l’ont surnommée “gray goo problem”. Si rien n’indique que des nuées de réplicateurs incontrôlés formeraient automatiquement une masse grise [“grey”] et gluante [“goo”], cette appellation souligne que des réplicateurs doués d’une telle puissance dévastatrice s’avéreraient, je le crois, moins engageants qu’une simple espèce de mauvaise herbe. Certes, ils peuvent se révéler supérieurs du point de vue de leur degré d’évolution, mais cela ne suffit pas à en faire des utiles. Le “gray goo problem” laisse clairement apparaître une chose : s’agissant des assembleurs et de leur reproduction, nous ne pouvons pas nous permettre certains accidents. »

Finir englués dans une masse grise et visqueuse serait assurément une fin déprimante à notre aventure sur la Terre - de loin pire que le simple feu ou la glace. En outre, elle pourrait survenir à la suite d’un simple, houps !, incident de laboratoire [].

C’est avant tout le pouvoir destructeur de l’autoreproduction dans le domaine de la génétique, des nanotechnologies et de la robotique (GNR) qui devrait nous inciter à marquer une pause. L’autoreproduction est le modus operandi du génie génétique, lequel utilise la machinerie de la cellule pour dupliquer ses propres structures, et constitue le risque de « gray goo » numéro un sous-jacent aux nanotechnologies. Les scénarios, dans la veine du Borg, de robots pris de folie se reproduisant ou mutant pour se soustraire aux contraintes éthiques imposées par leur concepteur sont aujourd’hui des classiques du livre et du film de science-fiction. Il n’est d’ailleurs pas exclu qu’en définitive, le phénomène d’autoreproduction se révèle plus fondamental que nous ne le pensions, et que, de ce fait, la maîtrise en soit plus difficile, voire impossible. Un article récent de Stuart Kauffman publié dans Nature, intitulé « Autoreproduction : même les peptides s’y mettent », se penche sur une découverte établissant qu’un polypeptide de 32 aminoacides a la capacité d’« autocatalyser sa propre synthèse ». A ce jour, même si on évalue mal la portée exacte d’une telle capacité, Kauffman observe que cela pourrait ouvrir « une voie de systèmes moléculaires autoreproductifs sur une base significativement plus étendue que ne l’établissent les paires de base de Watson-Crick [] ».
En vérité, voilà des années que nous sommes alertés des dangers inhérents à une vulgarisation des GNR, un savoir qui, à lui seul, rend possible la destruction massive. Mais ces avertissements ont été peu relayés, et les débats publics pas à la hauteur. Il n’y aucun profit à escompter d’une sensibilisation du public.
Les technologies nucléaires, biologiques et chimiques (NBC) utilisées dans les armes de destruction massive du XXe siècle, qui étaient et restent à vocation prioritairement militaire, sont développées dans les laboratoires d’Etat. Contraste violent, les technologies GNR du XXIe siècle se distinguent par des usages clairement commerciaux et sont quasi exclusivement développées par des entreprises du secteur privé. A l’ère de l’affairisme triomphant, la technologie - flanquée de la science, dans le rôle de la servante - est en train de produire toute une gamme d’inventions pour ainsi dire magiques, sources de bénéfices faramineux, sans commune mesure avec ce que nous avons connu jusqu’ici. Nous caressons avec agressivité les rêves de ces nouvelles technologies au sein d’un système désormais indiscuté, aux motivations financières et pressions concurrentielles multiples : celui d’un capitalisme planétaire.

« C’est la première fois dans l’histoire de notre planète qu’une espèce, quelle qu’en soit la nature, devient un péril pour elle-même - et pour un très grand nombre d’autres - à travers ses propres actes délibérés. Cela pourrait bien être une progression classique, inhérente à de nombreux mondes : une planète, tout juste formée, tourne placidement autour de son étoile ; la vie apparaît doucement ; une procession kaléidoscopique de créatures évolue ; l’intelligence émerge, accroissant de manière significative la capacité de survie - en tout cas, jusqu’à un certain point ; et puis, la technologie est inventée. L’idée se fait jour qu’il existe certaines choses telles que les lois de la nature, qu’il est possible de vérifier ces lois par l’expérimentation, et que l’intelligence des ces lois permet aussi bien de créer la vie que de la supprimer, à des échelles sans précédent dans un cas comme dans l’autre. La science, reconnaissent-ils, confère des pouvoirs immenses. En un éclair, ils inventent des machines capables de changer la face du monde. Certaines civilisations voient plus loin, déterminent ce qu’il est bon de faire et ne pas faire, et traversent victorieusement le temps des périls. D’autres, moins chanceuses ou moins prudentes, périssent. »

Ces lignes, nous les devons à Carl Sagan, décrivant en 1994 dans Pale Blue Dot sa vision du futur de l’espèce humaine dans l’espace. Ce n’est qu’aujourd’hui que je réalise combien ses vues étaient pénétrantes, et combien sa voix me manque et continuera de me manquer cruellement. De toutes ses contributions, servies par une éloquence digne d’éloges, le bon sens n’était pas la moindre ; une qualité qui, au même titre que l’humilité, semble faire défaut à maints éminents promoteurs des technologies du XXIe siècle.
Enfant, je me souviens que ma grand-mère se déclarait farouchement opposée au recours systématique aux antibiotiques. Infirmière dès avant la première guerre mondiale, elle se distinguait par une attitude pleine de bon sens qui lui faisait dire que, sauf absolue nécessité, les antibiotiques étaient mauvais pour la santé.
Non pas qu’elle fût opposée au progrès. En presque soixante-dix ans passés au chevet des malades, elle a été témoin de maintes avancées ; mon grand-père, diabétique, a largement profité de l’amélioration des traitements qui sont apparus de son vivant. Mais, j’en suis sûr, à l’image d’un grand nombre d’individus pondérés, elle verrait sans doute aujourd’hui une preuve d’arrogance rare dans nos tentatives de concevoir une « espèce de substitution » robotique, quand, à l’évidence, nous avons déjà beaucoup de mal à faire fonctionner des choses relativement simples, et tant de difficultés à nous gérer nous-mêmes - quand ce n’est pas à nous comprendre.
Je réalise aujourd’hui qu’elle avait conscience de l’ordre du vivant, et de la nécessité de s’y conformer en le respectant. Allant de pair avec ce respect, vient une nécessaire humilité, humilité dont, avec notre présomption de début de XXIe siècle, nous manquons pour notre plus grand péril. Ancré dans un tel respect, le point de vue du bon sens voit souvent juste, et cela avant d’être scientifiquement établi. L’évidente fragilité et les insuffisances des systèmes créés par la main de l’homme devraient nous inciter à marquer une pause ; la fragilité des systèmes sur lesquels j’ai personnellement travaillé me rappelle, effectivement, ce devoir d’humilité.
Nous aurions dû tirer un enseignement de la fabrication de la première bombe atomique et la course aux armements qui en a découlé. Nous ne nous sommes guère distingués à l’époque, et les parallèles avec la situation actuelle sont troublants.
L’effort qui devait déboucher sur la fabrication de la première bombe atomique fut dirigé par un brillant physicien nommé Julius Robert Oppenheimer. Bien que naturellement peu enclin à la politique, cet homme a toutefois pris une conscience aiguë de ce qu’il tenait pour une grave menace : celle que faisait peser sur la civilisation occidentale le Troisième Reich. Un péril d’autant plus légitime qu’Hitler était peut-être en mesure de se procurer un arsenal nucléaire. Galvanisé par cette préoccupation, fort de son esprit brillant, de sa passion pour la physique et de son charisme de leader, Oppenheimer s’est transporté à Los Alamos et a conduit un effort rapide et concluant à la tête d’une incroyable brochette de grands esprits, effort qui, en peu de temps, a permis d’inventer la bombe.
Ce qui est frappant, c’est que cet effort se soit poursuivi aussi naturellement dès lors que l’impulsion d’origine n’y était plus. Dans une réunion qui s’est tenue peu de temps après la victoire des Alliés en Europe, et à laquelle participaient certains physiciens d’avis qu’il faudrait peut-être stopper cet effort, Oppenheimer s’est déclaré au contraire en faveur de sa poursuite. La raison invoquée en était quelque peu curieuse : ce n’était pas la peur des pertes terribles qu’engendrerait la conquête du Japon, mais le fait que cela donnerait aux Nations unies, alors sur le point d’être créées, une longueur d’avance s’agissant de l’armement nucléaire. Plus vraisemblablement, la poursuite du projet s’explique par l’accélération dynamique du processus : le premier test atomique, Trinity, était à portée de la main.
On sait que, dans la préparation de ce premier test, les physiciens ont fait l’impasse sur un grand nombre de dangers possibles. Leur crainte initiale, sur la base d’un calcul d’Edward Teller, était qu’une explosion atomique ne mette à feu l’atmosphère. Une estimation revue et corrigée a ensuite ramené cette menace d’anéantissement de la planète à une probabilité de un trois millionième. (Teller prétend qu’ultérieurement, il est parvenu à totalement écarter le risque d’un embrasement de l’atmosphère.) Reste qu’Oppenheimer s’inquiétait suffisamment de l’impact de Trinity pour mettre au point une possible évacuation de la partie sud-est du Nouveau-Mexique. Et, bien sûr, existait la menace d’une course aux armements nucléaires.
Moins d’un mois après ce premier test concluant, deux bombes atomiques ont détruit Hiroshima et Nagasaki. Certains scientifiques avaient suggéré, plutôt que d’effectivement larguer la bombe sur des villes japonaises, de se borner à en faire la démonstration - mais en vain. Ils faisaient prévaloir qu’une fois la guerre achevée, les chances de contrôle des armements s’en trouveraient accrues. Le souvenir de la tragédie de Pearl Harbour encore vivace dans les mémoires américaines, il eût été très difficile au président Truman d’ordonner une simple démonstration de la puissance des armes, plutôt que d’y recourir effectivement comme il l’a fait ; le désir de rapidement en finir avec la guerre et d’épargner les vies qu’une invasion du Japon aurait fatalement prises était trop brûlant. Il n’en demeure pas moins que le facteur prépondérant était probablement fort simple : comme l’a ultérieurement déclaré le physicien Freeman Dyson, « 
la raison pour laquelle on l’a lâchée est toute simple : personne n’a été assez courageux, ou assez avisé, pour dire non ».
Il est important de réaliser l’état de choc dans lequel se sont trouvés les physiciens au lendemain du bombardement d’Hiroshima, le 6 août 1945. Ils font état de vagues d’émotions successives : tout d’abord, un sentiment d’accomplissement devant le bon fonctionnement de la bombe ; ensuite un sentiment d’horreur devant le nombre de tués ; et enfin, le sentiment aigu que plus jamais, en aucun cas, une autre bombe ne devrait être lâchée. Il n’en demeure pas moins qu’un second largage a eu lieu, sur Nagasaki, et cela trois jours seulement après Hiroshima.
En novembre 1945, trois mois après les bombardements nucléaires, Oppenheimer, résolument aligné sur les positions du corps scientifique, s’exprimait en ces termes : « 
Nul ne peut se prétendre scientifique s’il n’est convaincu du caractère intrinsèquement bénéfique de la connaissance du monde pour l’humanité, ni du pouvoir qu’elle confère. Vous ne vous servez de ce pouvoir que pour divulguer cette connaissance, et vous devez être prêt à en assumer pleinement les conséquences. »
Par la suite, aux côtés d’autres, Oppenheimer a travaillé sur le rapport Acheson-Lilienthal, lequel, pour reprendre les termes de Richard Rhodes dans son récent ouvrage 
Visions of Technology, « permettait d’empêcher une course aux armements atomiques clandestine, sans recourir à un gouvernement mondial armé » ; leur suggestion consistait en quelque sorte à ce que les Etats-nations renoncent aux armements nucléaire au profit d’une instance supranationale.
Cette proposition a débouché sur le plan Baruch, qui a été soumis aux Nations unies en juin 1946, mais ne fut jamais adopté (peut-être du fait que, comme le suggère Rhodes, Bernard Baruch avait « 
insisté pour alourdir le plan avec des mesures coercitives », le vouant dès lors à un échec inéluctable, même si, « de toute façon, il aurait inévitablement ou presque été rejeté par la Russie stalinienne »). D’autres tentatives pour promouvoir des étapes significatives de globalisation de la puissance atomique, visant à éviter une course aux armements, ont rencontré l’hostilité conjointe tant des milieux politiques et des citoyens Américains, méfiants, que des Soviétiques, qui l’étaient tout autant. C’est ainsi que, très vite, la chance d’éviter la course aux armements est tombée à l’eau.
Deux ans plus tard, il semble qu’Oppenheimer ait franchi un nouveau palier. En 1948, il s’exprimait en ces termes : « 
Au sens le plus strict du mot, qu’aucune trivialité, aucun humour ni aucun sous-entendu ne pourra jamais totalement balayer, les physiciens ont péché. Et ce péché restera gravé en eux pour toujours. [] »
En 1949, les Soviétiques font exploser une bombe atomique. Dès 1955, les Etats-Unis procèdent à des essais atmosphériques de bombes à hydrogène largables d’avion. L’Union soviétique fait de même. La course aux armements est amorcée.
Il y a près de vingt ans, dans le documentaire intitulé 
The Day After Trinity, Freeman Dyson a résumé l’attitude de certains scientifiques qui nous a conduits au gouffre nucléaire :
« Je l’ai personnellement ressentie. Cette fascination des armes atomiques. Pour un chercheur, leur pouvoir d’attraction est irrésistible. De sentir cette énergie qui embrase les étoiles, là, au bout de vos doigts, de la libérer et de vous sentir le maître du monde. De faire des miracles, de catapulter dans l’espace des tonnes de roches, par millions. Cela, c’est quelque chose qui vous donne l’illusion d’un pouvoir sans limites, et, d’une certaine façon, tous nos maux en découlent. Cette chose, appelons-la arrogance technologique, c’est plus fort que vous. Vous vous apercevez du pouvoir inouï de l’esprit, et c’est irrésistible. [
] »
Aujourd’hui, comme alors, nous sommes les inventeurs de nouvelles technologies et les tenants d’un futur imaginé, mus cette fois, dans un contexte de concurrence planétaire, par la perspective de gains financiers considérables, et cela en dépit de dangers évidents, peu soucieux d’envisager à quoi pourrait ressembler une tentative de vie dans un monde qui n’est autre que l’aboutissement réaliste de ce que nous sommes en train d’inventer et d’imaginer.


Publicité

Publié dans Nanotechnologies

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article